2.3.06

Web 2.0 : Le « Cinquième pouvoir »

Jouons aux indiens...

Il faudrait ne jamais s'imposer la moindre réponse, éviter toute certitude conforme et pourtant nous vivons la plupart du temps sur des préjugés et des idées toutes faites, dans un rapport convenu et appliqué au monde et aux autres. Toute expérience reste conditionnante et ce que nous reconnaissons implique une association avec le passé. Loin de ce processus additif standard, comment s'affranchir de toute polution mémorielle de ce déterminisme cognitif. Comment parvenir à un état de virginité informationnelle ?

L'autorité médiatique n'existe pas en soi et on sous-estime toujours l'intelligence critique des publics. Les médias tirent leur légitimité de la confiance que le public leur accorde, et la « marchandisation » a distendu ce lien de confiance. Face à cette industrie de l'informations et des médias, ne doit-on pas revendiquer une forme de désobéissance civile ? devenir des objecteurs de conscience, des faucheurs volontaires d'OGM (opinion globalement manipulée), jouer aux indiens et retrouver en nous le Ghandi qui sommeille, reconquerir un Larzac virtuel, cette attitude rebelle consistant à ne rien prendre pour acquis et définitif. Telle une posture à la Descarte, douter systématiquement de toute affirmation, de toute information, avec méthode et sans supercherie.

« L’intelligence est l’aptitude à s’aventurer dans l’incertain, l’ambigu,l’aléatoire, en recherchant et utilisant le maximum de certitudes, de précisions, d’informations. L’intelligence est la vertu d’un sujet qui ne se laisse pas duper par les habitudes, craintes, souhaits subjectifs. C’est la vertu de ne pas se laisser prendre aux apparences. C’est la vertu qui se développe dans la lutte permanente contre l’illusion et l’erreur... ». Cette citation d’Edgar Morin pourrait avantageusement résumer l’esprit de ce billet.

Bataille du contenu sur fond de guerre économique

En démocratie, il n'y a en principe que trois pouvoirs, l'exécutif, le législatif et 1e judiciaire. Les médias constituent un contre-pouvoir qui informe et qui critique. Les journalistes et les médias ont souvent considéré comme un devoir majeur de dénoncer les violations des droits. Pourtant comme le souligne Dominique Wolton, à force de côtoyer le pouvoir, l'« élite médiatique » a tendance à s'identifier à lui et à « confondre la lumière qu'elle fait sur le monde avec la lumière du monde ».

Dans une société avec un espace public ouvert, les médias doivent refléter l'hétérogénéité du monde, faciliter l'accès à tous les sujets de société, expliquer de la manière la plus simple possible
des problèmes de plus en plus compliqués. Mais c' est loin d'être le cas. Le plus souvent les médias ne traitent qu'une partie de la réalité, un reflet des choses.

Si la radio puis la télévision, fûrent des espaces de liberté et des facteurs indéniables de démocratie, l'autorité a basculé dangereusement du côté des médias qui semblent tenir dans leur main les pouvoirs politiques (affaire Clearstream), scientifique ou religieux. Ce « quatrième pouvoir» ne serait-il pas aujourd'hui devenu un mythe, ou une illusion ?

Une métamorphose décisive s'est produite dans le champ des médias de masse (radio, presse écrite, chaînes de télévision, Internet) qui se regroupent de plus en plus au sein d’architectures
foisonnantes pour constituer des groupes médiatiques à vocation mondiale. Le pouvoir véritable est désormais détenu par un faisceau de groupes planétaires et d’entreprises globales
rassemblant en leur sein tous les médias classiques mais égalementl'ensemble des activités des secteurs de la culture de masse, de l'informatique et des technologies, de la communication
et de l’information..

Les dernières rumeurs de Wall Street évoquent la possibilité d'un rachat de Disney par le fabricant d'ordinateurs Apple... les opérateurs télécoms fournissent du contenus, marchant sur les plates-bandes des groupes de médias, qui lancent à leur tour des offres de téléphonie mobile... Ce sont eux les « nouveaux maîtres du monde » eux qui conjuguent convergence avec croissance.

Dans ce contexte de guerre économique, la banalisation de l’information et de la connaissance a ébranlé les structures traditionnelles. Toutes les sociétés sont déstabilisées par un nouveau paradigme : l’information est une matière première facteur de compétitivité. Pour autant, en raison de son explosion, de sa multiplication, de sa surabondance, l’informationse trouve bien
souvent contaminée, empoisonnée par toute sorte de mensonges, polluée par les rumeurs, par les déformations, les distorsions, les manipulations.

Dans la nouvelle guerre idéologique qu’impose la mondialisation, les médias sont utilisés comme une arme de combat. La course pour la possession de données stratégiques a déjà commencé :
positionnement, identités, calendriers d’événements, identifiants de produits… Dans bien des cas, là où il y a un coût pour construire une base de données, il y a l’opportunité de créer un
support pour des services à valeur ajoutée avec une source unique de données. Souvent, le gagnant sera la société qui atteindra la première une masse critique de données par agrégation des utilisateurs et convertira cet avantage en services.

Web 2.0: L'imposture citoyenne

Tout va très vite, les images sont de plus en plus nombreuses. Voici que le mythe de la convergence entre technologies, médias et télécoms semble enfin devenir réalité. La « révolution numérique » a brisé les frontières qui séparaient auparavant les trois formes traditionnelles de la communication : son, écrit, image.

Les internautes aussi ont changé. Plus nombreux, connectés en haut débit, ils s'impliquent de plus en plus dans la création de «leur» réseau: ils ne se contentent plus de lire, mais publient aussi des données. L'arrivée à maturité des technologies XML et une meilleure compréhension des principes fondateurs du web transforment la Toile en un gigantesque réseau de sources
d'information structurées et de services.

Nouveau système de gestion de contenu collaboratif (wiki), pages personnelles (blogs), nouvelles communautés (blogosphère),nouveaux outils de recherche, nouvelle indexation et nouveau mode de référencement (« tagging »), concept que certains appellent « folksonomy » (qu’on pourrait traduire par « classement par les gens » pour contraster avec « taxonomy », «classement standard »), nouvelle arborescence « le web incrémental » qui repose sur la
syndication et l'aggrégation de contenu (flux RSS),... les technologies qui sont à la base de ce Web version 2.0 ne sont pas récentes. C'est leur convergence (« innovation par l’assemblage ») qui est nouvelle, répondant au besoin accru d'interactivité des internautes. Si l’état d’esprit web 2.0 n’hésite pas à réutiliser l’existant, les produits intégrant et assemblant ses nouveaux services dérivés utilisent un mode de propagation singulier, d’utilisateur unique à utilisateur unique. Leur adoption est guidée par le seul « marketing viral ».Le principe central du web 2.0, reste qu’il sait exploiter de manière encore plus efficace que son ancêtre la force de l’intelligence collective que recèle potentiellement le web.

Le journalisme citoyen en ligne (comme AgoraVox.fr en France) , est un mouvement qui fait de milliers d'internautes les premiers reporters d'évènements et souvent les meilleurs commentateurs. Comme l'explique Dan Gillmor, gourou du journalisme citoyen aux Etats-Unis, lorsqu'un rédacteur écrit un article sur Internet, il est toujours certain que des lecteurs seront mieux informés que lui. Le journaliste, spécialiste de tout mais expert en rien, se trouve confronté aux réponses immédiates de milliers d'experts dans les sujets qu'ils traitent. On connait l'importance des expert pour les médias traditionnels qui pour garder leur part de marché, multiplient leurs interventions. Ces derniers sont devenus les jokers de l'audimat, les deus ex-machina des médias, au risque d'être décrédibilisés et de remettre en cause le statut de la connaissance.

Les journalistes traditionnels sont habitués à une information monodirectionnelle, d'eux vers le lecteur. Les journalistes citoyens au contraire, veulent engager des conversations et attendent de leurs lecteurs qu'ils les instruisent davantage. La relation entre le rédacteur et l'auteur, et la manière d'aborder le journalisme, s'en trouvent totalement bouleversées.

Grâce au réseau, les internautes deviennent eux-mêmes producteurs et distributeurs (de contenus ou d'information) et les producteurs et distributeurs traditionnels perdent la concentration qui assurait leur monopole. Le « piratage distribué » (P2P) sur Internet et le journalisme citoyen sont au fond deux sujets extrêmement proches dans leurs causes et dans leurs conséquences. Là où une dizaine de quotidiens au plus diffusent toute l'information, la blogosphère se compose de millions d'internautes qui témoignent, informent, et analysent. Le monopole des grands journaux, des radios et des télévisions se trouve menacé par cette
déconcentration de l'offre informationnelle. Mais tous ces grands medias tardent à faire l’amer constat qu’ils sont en compétition contre la blogosphère dans son ensemble. Il ne s’agit pas juste
d’une guerre entre des sites mais entre des modèles économiques.

Le monde du web 2.0 est aussi le monde que l'évangéliste américain Dan Gillmor désigne par l’expression « nous, les médias », un monde dans lequel ceux qui n’étaient jusque là qu’auditeurs reprennent à quelques personnes réunies dans une arrière-salle le pouvoir de choisir ce qui est important ou non.

De même que la montée du logiciel propriétaire a conduit au mouvement du logiciel libre, il est envisageable de voir le mouvement « des données libres » s’opposer peu à peu à l’univers
des données propriétaires. Et si il fallait, tout simplement, créer un « cinquième pouvoir ». Un « cinquième pouvoir » qui nous permette d’opposer une force civique citoyenne à la coalition des
dominants. Un « cinquième pouvoir » dont la fonction serait de dénoncer le superpouvoir des médias, des grands groupes médiatiques, complices et diffuseurs de la globalisation libérale.

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