19.3.12

Le pire est toujours sûr, il suffit d'attendre un peu...








Les SDF en borne wi-fi !

Dès l'instant où la dignité humaine n'est plus considérée comme sacrée, tout est permis et les prédateurs sont lâchés.

Transformer un homme en simple borne wi-fi, une nouvelle façon d'exploiter la misère humaine.


Que l'idée vienne d'une agence britannique et que l'expérience se passe dans le sud des États-Unis ne doit sans doute rien au hasard. Dans des cultures où l'argent est le roi absolu, la marchandisation de l'humain et de la pauvreté répond à une certaine logique. Il faut quand même une bonne dose de perversité pour avoir l'idée d'exploiter la situation des SDF en les transformant en bornes wi-fi, permettant ainsi aux passants qui le souhaiteraient de se connecter à Internet via un émetteur dont est muni un SDF, lequel est identifiable par un tee-shirt spécifique, annonçant la fonction particulière dont il est chargé.

Cette innovation dans l'odieux se déroule à Austin (Texas) à l'initiative de l'agence britannique BBH (Bartle Bogle Hegarty) qui a ainsi équipé des SDF volontaires d'émetteurs wi-fi de dernière génération. Moyennant rémunération, le passant intéressé peut se connecter à Internet, via son smartphone ou sa tablette, en bénéficiant d'une connexion de grande qualité.

Au XIXe siècle, on vit apparaître en Angleterre des hommes-sandwichs. Il s'agissait de personnes dont l'activité consistait à circuler dans les rues les plus passantes en portant sur les épaules 2 panneaux publicitaires, reliés entre eux par des sangles, sur lesquels étaient inscrites des publicités diverses. Certains pays interdirent cette pratique pour atteinte à la dignité humaine.

Toutes les sociétés ont été confrontées à la difficulté de faire face à la pauvreté d'une grande partie de la population, et il ne faisait pas bon être considéré comme indigent et vagabond pendant des siècles, sous l'Ancien régime, où du seul fait de sa pauvreté et de son errance on risquait la galère où la prison. Qu'au XXIe siècle, des sociétés transforment des hommes, qui ont tout perdu (homeless) et qui vivent dans la rue, en simples relais téléphoniques est consternant et condamnable. Si de tels agissements ne sont pas interdits et condamnés en justice, alors on peut imaginer le pire, un pire qui existe déjà avec les milliers (millions ?) de personnes en grande pauvreté qui vendent leur sang, voire leurs organes, pour vivre un jour de plus.

Stéphane Hessel nous a rappelé que tout commence par notre capacité à nous indigner devant les injustices de toute nature. Ne banalisons pas inacceptable !

Source : M.Rigano http://www.zurbains.com/sdf-borne-wi_679A50813572B3.html

28.2.12

Libertin

Avant, rappelez-vous, il n'y a pas si longtemps, nous étions de grossiers personnages. Nous ne disions pas "soirées libertines" mais "partouzes". Et partouzards pour les "organisateurs" de "soirées libertines" qui y "participaient".
Avant, nous étions vulgaires. Moi le premier, je l'avoue. Partouzes vient de cette drôle d'expression IIIe République de "parties fines" dont Francis Carco, dans les années 1920, déjà, se demandait pourquoi diable on les appelle "fines". J'avoue aussi : je ne disais pas "club libertin" mais "boîte à touzes", ou à la rigueur "club échangiste".

Dans tous les cas, on voit bien de quoi il s'agit. Pas d'un club de golf. Et pas d'échanger des vignettes Panini. Plutôt de messieurs qui cherchent à troquer leur dame de 50 ans contre deux de 25. Houellebecq raconte ça très bien. Il traîne une odeur de vestiaire, de costumes froissés, de bougies parfumées et de sofas en cuir nicotiné. C'est glauque. On se demande toujours qui décide vraiment dans ces histoires.

Avec "parties fines", on frise souvent l'oxymore. Celles de Berlusconi, par exemple. On regarde le président du conseil. On regarde ses "copines" siliconées. On imagine. Pas la moindre once de finesse. Idem avec l'affaire du Carlton. Qu'y a-t-il de fin là-dedans ? Franchement ? Pourtant l'expression continue d'être rabâchée dans les médias avec son effet banalisant et correct.

Quant à "libertin", je vois revenir le mot depuis les années 1980. Il fait la paire, si l'on peut dire, avec le concept de "coquine" ("vicieuse" étant réservé à un usage plus trivial). "Coquine", c'est bien commode, flou à souhait, autant qu'"amatrices" sur le marché très segmenté du porno.

On ne sait pas pourquoi elle est coquine, et on ne veut pas trop le savoir. Bien avant Internet et ses sites de rencontres, il existait des revues-catalogues de contact où les personnes dont il est question plus haut cherchaient des "rencontres coquines dans le respect mutuel" (expression consacrée épatante).

Pour rendre parfaitement acceptable ce marché, on l'enveloppa du vieux mot de libertinage. Bien loin du XVIe siècle, de la liberté de penser et du droit à l'hérésie ; du XVIIe siècle, de ses dépravés impies en perruques et des romans à la rhétorique recherchée ; bien loin a fortiori du libertinus romain, l'affranchi. Le libertin dans les années post-sida est celui qui cherche des réseaux pour y rencontrer des "partenaires multiples" fort bourgeoisement, après le boulot (après la débauche, le dévergondage...), ou, en vacances, dans des campings spécialisés.

Il y rencontre des couples libertins, ou des libertines-coquines toutes seules. Ce mois-ci, le club Les Chandelles à Paris a subi une fermeture administrative : ô surprise, certaines des libertines qui s'y ébattaient étaient des "travailleuses du sexe" (comme il faut dire maintenant quand on ne dit pas "escort"). Tout le monde dans le milieu a fait semblant d'être choqué.

Confondre coquine, libertine et catin, c'est vraiment grossier. C'est comme confondre obsédé sexuel et libertin. Une faute de goût ?

Source: Didier Pourquery - Le Monde du 27.02.2012

17.2.12

« L'Art d'ignorer les pauvres »

« Il y a deux manières de favoriser le retour au travail des chômeurs, expliquait en 2010 l’hebdomadaire libéral The Economist. L’une est de rendre inconfortable ou précaire la vie de ceux qui reçoivent une allocation chômage ; l’autre consiste à faire que la perspective d’un emploi devienne viable et attirante. » La question de la « viabilité » d’une recherche d’emploi est cependant posée quand le taux de chômage atteint ou dépasse les 10 %. Et l’« attrait » du travail salarié décline quand les rémunérations se tassent, quand le stress et les pressions se multiplient. Reste alors à rendre encore plus « inconfortable ou précaire » le sort des chômeurs.

Telle est la stratégie que les libéraux au pouvoir et les organisations économiques internationales poursuivent depuis une trentaine d’années. Les articles de John Galbraith et de Laurent Cordonnier le rappellent avec une ironie ajustée au cynisme qu’ils exposent. Avec le texte bien antérieur de Jonathan Swift (1729) qui conseillait aux pauvres d’échapper à la misère en saignant leurs enfants afin de les commercialiser sous forme de « nourrisson de boucherie », plutôt que de se saigner eux-mêmes à élever leur progéniture au risque de la voir ensuite déraper dans le crime et servir de gibier de potence, on passe de l’ironie à l’humour sardonique.

L’intérêt d’un tel registre tient à ce qu’il nous éclaire en nous épargnant l’emphase indignée, les émollientes pleurnicheries. Car qu’il s’agisse des propriétaires fonciers irlandais, des économistes de l’école de Chicago entourant Ronald Reagan, ou de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), leur opposer une protestation morale, faire appel à leurs sentiments n’aurait guère de sens. Riches, instruits, intelligents (le plus souvent...), c’est en effet en connaissance de cause qu’ils défendent une philosophie sociale conçue à leur avantage et qui, sans qu’on la caricature trop, se résume presque toujours ainsi : les riches seraient plus entreprenants s’ils payaient moins d’impôts ; les pauvres seraient plus travailleurs s’ils recevaient moins de subsides.

Des parrains aussi anciens que prestigieux fondent cette doctrine. Emissaire de la révolution américaine à Paris et rédacteur de la Déclaration d’indépendance, Benjamin Franklin estimait dès 1766 que, « plus on organise des secours publics pour prendre soin des pauvres, moins ils prennent soin d’eux-mêmes et, naturellement, plus ils deviennent misérables. Au contraire, moins on fait pour eux, plus ils font pour eux-mêmes, et mieux ils se tirent d’affaire. » En somme, abandonner les indigents à leur sort serait un moyen de leur rendre service. L’avarice devient ainsi une forme intellectuellement avancée de générosité humaine voire, osons le mot, d’aide sociale.

En temps ordinaires, une théorisation aussi aboutie de l’égoïsme serait déjà presque irrésistible. Que dire alors des temps de crise, des moments où la plupart des gouvernants nous serinent que « les caisses sont vides », qu’un endettement croissant menacerait « l’avenir de nos enfants » ? Instruit du danger collectif, de l’urgence de « faire des sacrifices », chacun imagine alors assez volontiers que, même en période d’austérité, il serait, lui, mieux remboursé de ses soins (lorsqu’il tombe malade), mieux compensé au cours de ses périodes d’inactivité (quand il devient chômeur), si d’autres, forcément moins méritants, ne l’étaient pas autant.

On le sait assez : sitôt que la confiance en l’avenir se lasse, que les murs se referment sur eux, les gens se dressent les uns contre les autres - surtout s’ils se côtoient et se concurrencent pour un même type d’emploi, de logement, d’école. Le soupçon que son niveau de vie médiocre ou le montant excessif de ses impôts s’expliqueraient par les avantages innombrables dont bénéficieraient les « assistés » alimente un baril de ressentiments que la moindre étincelle peut faire exploser. Les pyromanes ne manquent pas. En un sens, les rationalisations distinguées du Fonds monétaire international (FMI), de l’OCDE, des « boîtes à idées » ou de la Banque centrale européenne ont pour vocation d’encourager les gouvernants et les journalistes à frotter l’allumette.

Alors, sus aux parasites ! Le « devoir d’informer » va se charger de nous détailler la vie de château qu’ils mènent. « Quand on est RMiste, relevait ingénument Le Point du 28 septembre 2006, on a aussi droit à : l’allocation-logement à temps plein ; la suspension de ses dettes fiscales ; l’exonération de sa taxe d’habitation, de sa redevance, de sa cotisation à la couverture-maladie universelle ; l’accès gratuit à la complémentaire santé de la CMU ; la prime de Noël ; le tarif téléphonique social ; la réduction dans les transports, la gratuité des musées, diverses allocations supplémentaires (en fonction de son lieu d’habitation). »

Le 4 juin 2011, Le Figaro Magazine réservait à son tour sa une à une périlleuse « Enquête sur la France des assistés : ces ‘allocs’ qui découragent le travail ». La couverture représentait un jeune homme vigoureux qui, sans doute bercé par la sollicitude de l’Etat-providence, somnolait dans un hamac tricolore. De fait, si ce fainéant touchait le revenu de solidarité active (RSA), il empochait alors d’un coup la somme rondelette de 467 € par mois (700 € pour un couple sans enfant dans la même situation). RSA, « un boulet dont le coût dépasse 10 milliards d’euros », relevait donc Le Figaro Magazine, toujours précis. « Le ras-le bol monte dans les départements », mais les Alpes-Maritimes « se dotent d’une brigade antifraude au RSA, une première en France » se réjouissait-il ensuite dans un encadré nous signalant que « seize contrôleurs sont chargés de vérifier les factures d’eau, de téléphone et d’électricité. Ils travaillent avec la Caisse d’allocations familiales et peuvent croiser divers fichiers administratifs. »

Ni M. François Pinault, propriétaire du Point, ni M. Serge Dassault, propriétaire du Figaro, n’ont habitué les lecteurs de leurs publications à entourer d’autant de faveurs les contrôles de l’Etat, qu’en général ils jugent tatillons, bureaucratiques, inquisitoriaux, surtout quand ceux-ci concernent les grosses entreprises et les riches. Mais il est vrai que MM. Pinault et Dassault comptent au nombre des cent plus grosses fortunes du monde... Avec 11,5 milliards de dollars pour le premier, 9,3 milliards de dollars pour le second, l’un et l’autre disposent d’un montant presque équivalent à ce que coûte chaque année le RSA pour la totalité des Français.

Dès juillet 1984, lors de la convention du parti démocrate de San Francisco, le gouverneur de New York, Mario Cuomo, dressait l’acte d’accusation d’un individualisme libéral qui, Ronald Reagan aidant, avait déjà le vent dans les voiles : « La différence entre démocrates et républicains a toujours été mesurée en termes de courage et de confi ance. Les républicains pensent que le convoi n’atteindra jamais son objectif à moins que certains vieux, certains jeunes, certains faibles ne soient abandonnés sur les bas-côtés de la route. Nous, démocrates, croyons qu’il est possible d’arriver à bon port avec toute la famille intacte. Et nous y sommes parvenus à plusieurs reprises. Nous avons commencé lorsque Roosevelt se dressa de sa chaise roulante pour relever une nation à genoux. Wagon après wagon, frontière après frontière, toute la famille à bord. Chaque fois tendant la main à ceux qui voulaient monter dans notre convoi. Pendant cinquante ans, nous les avons tous menés à bon port, vers plus de sécurité, de dignité et de richesse. N’oublions pas que nous y sommes parvenus parce que notre nation avait confiance en elle. »

Un mois plus tard à Dallas, Phil Gramm lui répondait lors de la convention du parti républicain. Pour cet économiste, qui jouerait plus tard un rôle clé dans la (désastreuse) déréglementation financière américaine, la « famille d’Amérique » de Cuomo ne constituait qu’une ruse sémantique permettant de ne pas parler de l’Etat prédateur. Quant au convoi solidaire qu’avait évoqué le gouverneur de New York, il n’atteindrait jamais sa destination, car la locomotive n’avançait plus tant le train qu’elle tirait était bondé : « Il y a, résuma Phil Gramm, deux catégories d’Américains : ceux qui tirent les wagons et ceux qui s’y installent sans rien débourser, ceux qui travaillent et paient des impôts, et ceux qui attendent que l’Etat les prenne à sa charge. » Conclusion : il fallait débarquer les oisifs et les parasites dans une prairie ou dans le désert si on escomptait encore que la locomotive américaine retrouve sa vitesse de croisière et reprenne son périple vers la nouvelle frontière. Question discours, celui de Mario Cuomo marqua les mémoires ; nul ou presque ne se souvient des propos de Phil Gramm. Soit, mais cette année-là, Ronald Reagan remporta l’élection dans quarante-neuf des cinquante Etats...

La crise financière a porté à son acmé la consternation qu’occasionnent chez les riches les prodigalités déversées sur les pauvres. Dorénavant c’est la majorité de la population qui figure dans la ligne de mire des possédants. Car, ainsi que l’explique Laurent Cordonnier dans cet ouvrage, il s’agit pour eux de diviser le salariat afin de le vaincre tranche après tranche. Ils commencent donc par sa fraction la moins organisée, les chômeurs et les travailleurs immigrés, se réservant pour la fin l’aile la plus coriace, la plus syndicalisée. Isolée, jalousée, dépourvue d’alliés, comment parviendrait elle à défendre très longtemps ce qu’elle a autrefois conquis, et que l’OCDE, les patronats, les gouvernements et les médias ont décrété « privilèges » ?

Il en est pourtant de plus appréciables... Ainsi, depuis 2009, grâce à des injections plantureuses d’argent public, les banques ont retrouvé leurs couleurs. Elles émergent même de la crise financière plus puissantes qu’avant, plus susceptibles encore de prendre les Etats « en otage » lors d’une prochaine tempête. Et elles invoquent le poids de l’endettement, astucieusement mis entre parenthèses tant qu’il fallait débourser des montants dépassant l’entendement pour sauver Goldman Sachs, la Deutsche Bank ou BNP Paribas, comme prétexte... au démantèlement de la protection sociale et des services publics.

On ne sait pas trop si, vivant aujourd’hui, Swift aurait dû forcer son talent pour décrire la juxtaposition audacieuse d’une pratique laxiste amputant les recettes fiscales au profit des riches et d’un discours de « rigueur » visant à refouler les dépenses budgétaires de l’Etat-providence. En France, par exemple, depuis l’élection de M. Nicolas Sarkozy, la droite a successivement réduit les droits de succession, résolu d’éliminer la taxe professionnelle acquittée par les entreprises, et divisé par trois le taux d’imposition des fortunes supérieures à 3 millions d’euros. Le rapporteur général du budget, M. Gilles Carrez (UMP), a précisé par ailleurs que « les plus grandes entreprises, celles de plus de 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, paient entre 15 et 20 % de l’impôt sur les sociétés, alors qu’elles réalisent entre 50 et 70 % du chiffre d’affaires ». Ainsi, Total, dont le résultat net atteignait 10,5 milliards d’euros en 2010, n’a pas payé d’impôt sur les sociétés cette année-là. On conçoit donc volontiers qu’un ministre français, M. Laurent Wauquiez, ait dénoncé le « cancer » de l’« assistanat ». Magnanime avec Total, son gouvernement a cependant su récupérer 150 millions d’euros ailleurs, en fiscalisant les indemnités journalières versées aux victimes d’accident du travail.

Swift suggérait qu’à défaut d’être dévorés à temps, les enfants de pauvres importuneraient les passants et dès l’âge de six ans s’emploieraient à les détrousser. En revanche, insistait-il, un « nourrisson de boucherie engraissé à point fournira quatre plats d’une viande excellente ». Devant une telle alternative, comment hésiter ? Le satiriste irlandais ne connaissait pas les textes de l’OCDE, mais déjà à son époque les libéraux proclamaient que la loi du marché celle qui, dans l’Irlande du XIXe siècle, occasionnerait une des plus meurtrières famines de l’histoire de l’humanité résoudrait tous les problèmes, y compris ceux de la surpopulation. Une seule condition : qu’on la laisse jouer à plein. Ceux qui proposaient autre chose ne pouvaient être que de doux rêveurs ou de dangereux agitateurs.

Invoquer l’évidence, l’absence de choix réel, constitue un procédé familier pour garantir que des réformes, parfois un peu bourrues, se déploieront sans résistance. Ainsi, plutôt que de se résoudre, très raisonnablement, à accommoder « un jeune enfant en bonne santé et bien nourri sous forme de fricassée ou en ragoût », des écervelés ne risquaient ils pas à l’époque de proposer de sortir de la misère irlandaise grâce à une fiscalité nouvelle, des droits de douane, une réforme agraire ? Face à des suggestions aussi démentes, hurluberlues, utopiques, le satiriste imaginait cette réplique qui sonne encore aujourd’hui comme un appel à l’action : « Qu’on ne vienne pas me parler de ces expédients ni d’autres mesures du même ordre, tant qu’il n’existe pas le moindre espoir qu’on puisse tenter un jour, avec vaillance et sincérité, de les mettre en pratique. »

Certains de ces expédients utopiques ont sans doute été mis en pratique puisque les repas irlandais n’incluent toujours pas dans leurs menus les mets « excellents et nourrissants » que Swift avait autrefois imaginés.

Source : Le Monde Diplomatique - Serge Halimi

23.11.11

Arbeit macht frei

Le cinquième suicide européen

L’Allemagne et la France se sont trouvées à quatre reprises en un siècle, chacune à son tour, en situation de pouvoir, par des décisions absurdes, ou honteuses, transformer l’Europe en un champ de ruine. Et elles l’ont fait. En 1914, toutes les deux ont participé à l’engrenage qui a conduit à la première guerre mondiale. En 1919, c’est la France, qui a pris la mauvaise décision en exigeant de l’Allemagne qu’elle paie le prix de la guerre. En 1933, c’est l’Allemagne qui a pris le mauvais chemin en choisissant Hitler comme chancelier . En 1936, c’est la France qui commit l’erreur de laisser le Führer réoccuper la Ruhr, ouvrant la voie à la deuxième tragédie siècle. A chaque fois, une autre décision était possible, qui aurait fait du vingtième siècle un temps d’abondance.

Aujourd’hui, c’est de nouveau au tour de ’Allemagne de tenir dans sa main l’arme du suicide collectif du continent le plus avancé du monde : Si elle refuse d’accepter le chemin étroit qui passe par le rachat par la BCE des obligations arrivées à maturité, suivi de l’émission d’une dette souveraine européenne, remboursée par deux points de tva européenne et d’une réforme des traités permettant de mieux contrôler les laxismes des uns et les égoïsmes des autres, la catastrophe aura lieu.
Pour que Berlin ne soit pas, une fois de plus, responsable d’un suicide européen, l’Allemagne doit sortir de trois illusions :

1. Elle n’est pas le bon élève de l’Union, qui refuse de payer pour les erreurs des autres. Sa dette publique est de 82% du PIB, pratiquement égale à la dette française ; dix de ses banques, toutes publiques, qui fournissent 20% des crédits au secteur non financier allemand, sont en tres mauvaises situation. Sa consommation d’énergie dépendra de plus en plus du gaz russe, qui représente 37% de ses importations. Sa démographie est catastrophique au point que , en 2060, il y aura moins d’Allemands que de Français et que 44% de la population allemande aura plus de 65 ans contre seulement 35% en France, ce qui rendra particulièrement difficile le remboursement de la dette publique allemande. Enfin l’avenir de l’industrie allemande n’est pas si prometteur qu’elle le croit : selon une récente étude anglaise, sur les 100 entreprises les plus innovantes du monde, 11 sont françaises et seulement 4 sont allemandes.

2. Elle est le premier bénéficiaire de l’Union européenne , qui a financé en partie sa réunification, et lui a permis de gagner près de 15 points de parts de marché à l’intérieur de la zone euro et de devenir le premier pays exportateur de produits agroalimentaires en recrutant du personnel venu de l’Est de l’Europe au tarif de ces pays, ce que la France ne veut et ne peut faire.

3. Elle a tout à perdre à sortir de la zone euro, qui ruinerait son système bancaire et lui couterait, selon une étude suisse, de 20 à 25% de son PIB la première année et la moitié chacune des années suivantes.

4. Elle croit à tort qu’un soutien provisoire de la BCE à la liquidité des banques et des Etats européens entrainerait une inflation massive, qui ruinera ses vieux, majoritaires , alors qu’il ne peut y avoir d’inflation massive quand le chômage est aussi élevé et quand la financiarisation de l’économie freine la transmission de la monnaie vers l’économie réelle.
Lueur d’espoir : à lire les toutes dernières déclarations de la Chancelière, et le programme de son parti approuvé le 15 novembre, (souhaitant une évolution vers un fédéralisme européen, et laissant entendre qu’elle pourrait accepter de faire de la Banque centrale Européenne le garant de dernier recours) il semble que l’Allemagne se prépare à reconnaitre ces évidences. Il appartient maintenant à la France de la prendre au mot. Tout est encore possible.


Source : Jacques Attali http://blogs.lexpress.fr/attali/

5.9.11

poetic

11.12.09

Le travail du temps

Au lieu de supprimer la rareté, une surabondance d'informations ou de biens ne fait que mettre en évidence à quel point c'est le temps qui nous manque toujours, constituant notre bien le plus précieux et le plus rare.

Le temps, c'est la vie, c'est l'existence même, la durée qui nous est impartie dans ses limites matérielles. Nous ne sommes pas pour autant spectateurs passifs de ce passage du temps. Privés certes d'éternité, en tant que simples mortels, nous nous projetons activement malgré tout dans le futur d'une vie qui ne s'épuise pas du tout dans l'instant de la présence mais imprime sa marque dans les mémoires. Le temps, c'est d'abord le temps du désir, finalité qui s'introduit dans la chaîne des causes et configure un monde où le temps vient à manquer par construction, dans l'écart entre le subjectif et son objectif, entre la triste réalité et son idéalisation.

Il n'y a donc rien de plus normal que de faire du temps de travail la mesure de la valeur et l'on comprend fort bien que le moteur du capitalisme soit le gain de productivité, c'est-à-dire la réduction du temps de travail par unité produite. Seulement, il y a un hic à l'ère du numérique ! C'est que le travail immatériel n'étant pas linéaire, au contraire du travail de force ou du temps machine, il ne peut plus se mesurer par le temps dès lors que sa productivité n'est plus proportionnelle au temps passé. Ce n'est pas accessoire et entre en opposition frontale avec le salariat comme temps de subordination au profit du travail autonome et de contrats de projet. On devrait bien assister à une totale reconfiguration des rapports de production, des modes de distribution et des protections sociales.

Ce n'est pas pour autant l'abolition du temps, évidemment, surtout pas qu'il nous manquerait moins, bien au contraire. Ce n'est même pas la disparition de la valeur-travail qui garde une bonne part de sa pertinence. C'est seulement, mais ce n'est pas rien, que le temps ne suffit plus à mesurer la production immatérielle, ce dont il faut essayer d'évaluer toutes les conséquences.

Le temps de travail

Il y a dans la valeur-travail une équivalence générale postulée entre n'importe quel temps de travail, équivalence qui ramène toute marchandise à sa valeur d'échange. L'indifférenciation de l'argent, pour qui tout s'achète et se vend, rejoint l'indifférenciation d'un travail quelconque réduit à sa durée moyenne. C'est ce qu'on retrouve d'ailleurs dans la "monnaie-temps", liée plus qu'on ne croit au salariat. C'est aussi l'utopie, impensable autant dans les sociétés d'ordre que dans une économie du savoir, de l'abolition de la division du travail, comme si toutes les compétences se valaient et que tout le monde les possédaient sans apprentissage aucun.

Or, non seulement il n'y a pas équivalence entre les savoirs et les spécialisations mais il y a aussi différentes temporalités et si l'on peut dire que le temps nous manque immanquablement, cela n'empêche pas qu'il y a pourtant du temps en trop, celui de l'ennui sans désirs ou de l'attente mais aussi le temps de la souffrance et... le temps de travail lorsqu'il est temps de subordination, travail forcé et non travail choisi. Le travail, c'est ce que l'économie libérale appelle une "désutilité" ! Cependant, ce temps de trop reste du temps perdu, et qui nous manquera d'autant plus !

La nouveauté, qui brouille les cartes, c'est que le chômage lui-même dure trop longtemps pour celui qui ne trouve pas d'emploi et que de ce fait, le travail, jadis si maudit, est devenu ouvertement désirable. Certes, pas n'importe quel travail, mais y compris pour les riches qui ne cherchent plus autant l'oisiveté qu'avant. On ne va pas vers une civilisation de loisirs frivoles mais vers la valorisation de nos compétences dans un travail choisi, abolissant la séparation du travail et de la vie.

Le temps n'est pas une dimension qui s'ajoute à l'espace et dans lequel on se déplace, il est notre existence même dans son historicité et sa négativité. C'est le temps de l'action plus que de la jouissance. Gagner sa vie, c'est gagner du temps puisque le temps, c'est de l'argent. Economiser, c'est en grande partie économiser du temps. Böhm-Bawerk définissait l'investissement comme "détour de production", ce qui veut dire perdre un peu de temps au début pour en gagner beaucoup ensuite. Cela ne s'applique pas seulement à la production industrielle mais tout autant à une part de nos investissements personnels dans l'électroménager ou les moyens de transport, machines domestiques sensées nous faire gagner du temps même si Ivan Illich a montré qu'on pouvait atteindre le stade de la contre-productivité. Les outils numériques également sont la plupart du temps destinés à nous faire gagner du temps, notamment les outils de recherche comme Google, mais... ils sont gratuits ! C'est, en effet, la deuxième remise en cause de la valeur d'échange, par la gratuité numérique cette fois.

Il faut se garder cependant de raisonnements trop simplistes. Certains en font trop, comme si le numérique changeait absolument tout, plus rien ne subsistant dans la "nouvelle économie" de la simple logique ! Beaucoup font comme si cela ne changeait presque rien. Il faut essayer de donner la bonne mesure d'une véritable rupture anthropologique qui commence à peine, mais ce n'est pas parce qu'une part de plus en plus grande du travail ne se mesure plus par le temps qu'on ne donnerait plus aucune valeur à ce qui nous fait gagner du temps, au contraire de plus en plus pressé par le "temps réel". Le capitalisme industriel existera sans doute toujours, basé sur l'automatisation et l'augmentation de la productivité, mais le coeur de l'activité productive va se délacer vers un tout autre modèle avec lequel il devra cohabiter. Aussi difficile à croire que cela puisse paraître, ce modèle imposé par le travail immatériel et les contraintes écologiques devra être basé sur le développement humain, le travail choisi, la coopération des savoirs, les échanges locaux et la gratuité numérique.

La grande transformation

Il y a une nécessaire alternative au productivisme à construire en s'appuyant sur les transformations en cours, mais qui ne saurait représenter le tout de la production, très modestement même au début. En tant qu'écologiste, je me suis presque exclusivement intéressé jusqu'ici à cet aspect, à l'indispensable relocalisation de l'économie, y compris par des ateliers numériques se substituant à certaines productions industrielles, mais surtout au développement du travail autonome et donc à la sortie du salariat grâce au revenu garanti, aux coopératives municipales et aux monnaies locales. Il n'est pas sans intérêt malgré tout d'essayer de penser la transformation du capitalisme concomitante, pas seulement du "capitalisme cognitif" mais du salariat et des entreprises commerciales qui perdureront dans cette économie plurielle à l'ère de l'information, de l'écologie et du développement humain.

En fait, il faudrait réserver le terme de capitalisme à l'industrie où, grâce au marché financier, l'investissement privé accroit la productivité du travail pour dégager une plus-value et faire de l'argent avec de l'argent. La limite à ce modèle industriel, c'est l'usine complètement automatisée où l'essentiel du travail est dans la construction de l'usine et la mise au point des automatismes. Cependant, dans ce sens spécifique, le capitalisme est loin de représenter le tout de l'économie (même s'il s'étend à l'agriculture industrielle ainsi qu'à la grande distribution). Ce n'est même pas non plus le tout de l'économie de marché. Un grand nombre d'activités marchandes ne répondent pas à cette logique, en particulier dans le secteur des services, du divertissement ou des médias (qui rencontrent d'ailleurs pas mal de problèmes). On parle alors de "business model" pour indiquer justement la différence avec le modèle industriel standard. Désormais, il faut innover dans la façon de faire du profit, dans la valorisation de ressources inexploitées et dans la communication plus que dans les systèmes techniques. Il ne suffit pas de vouloir rapatrier ou garder ses industries pour continuer à l'ancienne, c'est le mode de production qui se transforme donnant une place de plus en plus grande au travail immatériel et à l'investissement initial. La destruction des emplois industriels est inévitable, il n'y aura pas de retour en arrière, malgré qu'on en ait. Il faut juste organiser la transition.

On peut dire que depuis l'an 2000 au moins, les caractéristiques de la "nouvelle économie" sont assez bien connues, le krach de 2001 se chargeant de renvoyer aux poubelles de l'histoire les théories délirantes auxquelles elle avait donné lieu aussi, et qui avaient d'ailleurs nourri la bulle internet. L'immatériel d'André Gorz, sorti en 2003, est un livre lumineux mais pas aussi novateur qu'il n'y paraît en ce qu'il ne fait que reprendre en grande partie des analyses précédentes, en particulier celles de Yann Moulier-Boutang. Que cela paraisse encore si nouveau en 2009 montre le retard des idéologies sur la réalité, à quel point il est difficile d'intégrer des transformations déjà effectives pourtant depuis plus de 10 ans, à quel point il nous faut du temps !

Ces analyses se situent bien au-delà d'une crise qui commence à peine et de la question du néolibéralisme ou du protectionnisme, des marchés financiers ou de la réduction des inégalités. Il y a de fortes divergences malgré tout entre les interprétations que peut tirer Yann Moulier-Boutang de ce qu'il appelle le "capitalisme cognitif" et l'exil de la société salariale annoncé par André Gorz. Il se pourrait bien que les deux aient raison pourtant et que les conséquences économiques du numérique ne soient pas univoques mais jouent sur plusieurs tableaux à la fois. Ce serait à n'en pas douter prendre ses désirs pour la réalité de croire que le numérique sonnerait inévitablement la fin du capitalisme et du salariat, mais ce serait une plus grande illusion encore de croire qu'il n'en serait pas profondément affecté, l'obligeant à se recycler dans ce qui n'est plus tout-à-fait un "capitalisme" avec une bien plus grande part de travailleurs autonomes, sans cesser d'être soumis à une logique marchande et à la recherche du profit.

Une économie de valorisation

Une entreprise n'est pas forcément capitaliste. Dans certains domaines, elle peut consister simplement dans une coopération de travailleurs sans grand investissement de capital, même s'il y a toujours un minimum. Ce qu'il faut, c'est que la somme des compétences assemblées produise une synergie suffisante pour obtenir une meilleure productivité globale que les capacités individuelles (le tout est plus que la somme des parties). Cette logique de gain d'échelle peut mener à une concentration qui n'est pas forcément capitalistique dès lors qu'elle n'est pas déterminée par le marché financier mais par la productivité sociale, l'organisation des complémentarités et des circuits d'information. Au lieu de concentration, on pourrait même parler plutôt de monopole tant les tendances monopolistiques sont renforcées dans les réseaux de communication et l'univers numérique (le premier rafle toute la mise). Sauf que le monopole est quand même temporaire et fragile, exigeant des innovations constantes pour garder son avance (en temps gagné). Sa propriété peut être privée, avec une organisation hiérarchique, ou bien sociale et démocratique (associative ou municipale) mais les monopoles privés sont difficilement justifiables (sinon peut-être que le critère du profit permet du moins de se régler sur le résultat?). L'entreprise se fonde en premier lieu sur la division du travail, sur le fait qu'on ne peut pas tout savoir faire mais qu'on se complète et, qu'en particulier on n'a pas en même temps le savoir-faire et le faire savoir, ce pourquoi les services des ressources humaines et de formation devraient avoir une importance grandissante dans la performance des entreprises.

On passe fondamentalement d'une économie d'investissement et d'exploitation, puis, dernièrement, d'opportunités et de spéculation, à une économie de développement et de valorisation ; valorisation des compétences à l'intérieur de l'entreprise et valorisation des richesses inexploitées à l'extérieur (assimilables pour Locke à des épaves). C'est ici que la gratuité numérique peut servir de ressource primaire pour des entreprises commerciales. La "longue traîne" ne fonctionne pas toute seule, il y faut des relais, des intermédiaires qui peuvent être issues de communautés ou d'un profilage commercial, fonction de sélection se substituant à la publicité indistincte, ce qui est aussi un gain de temps. Cette fonction peut être rémunérée par un droit d'accès mais le modèle dominant, car touchant beaucoup plus de monde, reste malgré tout le paiement d'un service gratuit par la publicité, c'est-à-dire qu'on paie les informations cherchées par des informations non désirées (même si elles se veulent de plus en plus ciblées et cherchent à rencontrer un désir). Tout cela n'empêche pas que le temps devient de plus en plus précieux à mesure que se multiplient les sollicitations et les possibilités à disposition, temps d'autant plus rare qu'il y a surabondance d'informations ! C'est le facteur limitant de l'économie immatérielle dont la croissance se heurte à ce qu'on a pu appeler un "krach de l'attention". Il y a saturation, mais ce manque de temps est aussi le moteur principal de l'économie du savoir, ce qui fait la valeur de bons spécialistes et ce qui justifie le prix payé pour une ressource gratuite à l'origine (comme les distributions Linux payantes).

On voit qu'on est loin d'avoir une disparition de la valeur-temps, ni même de la valeur-travail en tant que valeur de reproduction. Non seulement le paiement au temps passé, et donc le salariat, reste prégnant dans l'industrie, la surveillance, un grand nombre de services ou de permanences, mais on le retrouve sur le versant consommation dans les "forfaits" et abonnements (au mois ou à l'année). Il y a simplement une part de plus en plus grande de prestations pour lesquelles la mesure du temps de travail perd toute pertinence et pour laquelle le statut salarial se révèle inapproprié, le problème étant que c'est la part qui devient la plus stratégique et sur laquelle repose largement le succès des entreprises, que ce soient les stars de la programmation, de la finance ou du sport qui captent une bonne part du profit qu'elles génèrent, ou la grande masse des travailleurs intellectuels (informaticiens, etc.) qui s'en voient dépossédés et reportent leurs investissements hors de l'entreprise. On peut être tenté de se dire que tout cela reste marginal et que ce n'est pas quelque chose de vraiment nouveau puisque la recherche ou la création artistiques, entre autres, échappaient déjà à leur évaluation par le temps passé (remplacé par la réputation ou le nombre de citations dans les revues pour les scientifiques, un peu comme Google!) sauf que cela touche désormais le coeur de la production et l'essentiel de la valeur-ajoutée, accentuant la volatilité de la valeur, ce que Jean-Joseph Goux a pu appeler "la frivolité de la valeur".

Il faut y insister, en dehors de la gratuité numérique, le changement essentiel apporté par les "nouvelles technologies" concerne le travail lui-même : c'est le travail qui devient immatériel et n'est plus travail de force, passant de la subordination salariale au travail autonome, du travail forcé au travail valorisant, voire au travail passion, créatif ou virtuose. A l'opposé du salariat, le travailleur autonome n'est pas subordonné à un patron mais à son produit dont il n'est plus séparé et qui manifeste ses compétences. Responsable de son travail au même titre que l'artisan, il en attend une reconnaissance sociale même s'il est gratuit (logiciels libres), sans commune mesure souvent avec le temps passé ni avec sa rétribution monétaire. Il ne s'agit pas de peindre en rose une réalité trop souvent si cruelle. Bien sûr, il y a comme toujours ceux qui s'en sortent bien et la grande masse qui peut en être affectée plus douloureusement qu'auparavant. Il ne suffit pas de mettre son désir au travail pour obtenir une reconnaissance sociale qui dépend du résultat effectif, le désir de reconnaissance nourrissant les rivalités et infligeant de profondes blessures narcissiques. C'est seulement la logique de fonctionnement qui change, comme lorsqu'on est passé de l'esclavage au salariat, ce qui n'était pas si idyllique et parfois même pire...

Ainsi, ne plus être payé au temps passé mais au résultat implique comme pour les commerciaux une part fixe, représentant le coût de reproduction du travailleur, de ses capacités, et une part variable en fonction des gains effectifs. Pour les salariés à haute valeur ajoutée, l'intéressement aux résultats peut prendre la forme de stocks options abolissant la séparation entre actionnaires et salariés. Ce n'est pas généralisable et l'indexation du revenu sur le résultat ou les contrats de projet accentuent plutôt les fluctuations de revenus ainsi qu'une précarité sociale insoutenable, empêchant de se projeter dans l'avenir. Ce ne sont pas seulement les inégalités entre individus qui s'affolent mais, pour un même individu, entre différentes périodes de sa vie, loin de l'ancienne progression de la carrière avec l'âge. On ne peut laisser la situation se dégrader ainsi. Il y a donc nécessité de lisser les revenus avec d'un côté une garantie de revenu et de l'autre une taxation très progressive de la part variable. On n'évitera pas une fiscalité plus forte, surtout des revenus exceptionnels. En effet, ce que démontre l'existence des crises, c'est qu'on ne peut laisser cette sécurité sociale à l'initiative privée mais qu'elle doit être organisée et garantie politiquement, le caractère statistique de la productivité à l'ère de l'information devant être assumé collectivement. Les entreprises devront faire avec comme elles l'ont toujours fait.

Un système de production ne peut vivre de spéculation et pour être durable doit assurer sa reproduction. Un peu comme les seigneurs féodaux ont dû passer d'une économie de prédation à celle d'une gestion de leur territoire ou, plus prés de nous, tout comme le fordisme a dû prendre en charge l'entretien de la force de travail qu'il exploitait et l'augmentation de son pouvoir d'achat, le "capitalisme cognitif" devra bien tenir compte des contraintes de reproduction et prendre en charge les "externalités positives" qui conditionnent son efficacité. En premier lieu, c'est la garantie du revenu des travailleurs qui est la condition de leur "employabilité" et du maintien voire du développement de leurs compétences. Il ne s'agit pas seulement d'améliorer les protections sociales mais bien de passer d'une logique de sécurité sociale au développement humain et d'investir dans le long terme (dans ce que Yann Moulier-Boutang appelle une "économie pollen"). Si l'initiative privée doit être encouragée cela ne va pas sans une forte taxation progressive, aussi bien pour réduire les inégalités que pour assurer la stabilité économique et la reproduction des compétences. L'entreprise elle-même devra devenir une "entreprise impresario" dont une bonne part de la valeur ajoutée viendra de la valorisation des compétences qu'elle promeut et de leur coopération qu'elle organise. C'est l'entreprise comme service aux salariés autant que service aux clients, soucieuse de cultiver ses ressources, un peu comme le passage des chasseurs-cueilleurs à l'agriculture...

On est très loin du capitalisme spéculatif. Pourtant on ne parle pas ici de l'alternative écologiste ni d'une économie relocalisée, qu'il faudra construire, mais bien de l'économie marchande à l'ère du travail hyperqualifié (dans le cadre d'une "économie plurielle"). Bien sûr, le développement humain et le revenu garanti semblent d'aimables rêveries et ne se feront pas tout seuls, c'est bien le drame ! Pourtant, il ne s'agit pas d'angélisme, ni de "valeurs humanistes" opposées à l'avidité humaine mais des contraintes de la reproduction, contraintes qui sont à la fois écologiques, sociales, économiques et qui, hélas, ne s'imposent pas directement mais seulement par sélection après-coup et sur le long terme...

Le double aveuglement

Encore faudrait-il, en effet, que de telles réformes soient possibles sans des circonstances exceptionnelles, étant donnée leur ampleur. On sait la difficulté qu'ont eu les écologistes à se faire entendre et la résistance opposée encore aujourd'hui à la reconnaissance du réchauffement climatique. C'est encore pire en ce qui touche à l'organisation productive qui a structuré nos idéologies, pourtant bien dépassées par les événements. La quasi impossibilité de prendre en compte ce nouveau contexte, et la nécessaire reconfiguration des rapports de production et des protections sociales, se traduit par un dialogue de sourd et le caractère absolument inaudible d'analyses et de propositions défendues depuis plus de 10 ans pourtant ! A la place on assiste à une vaine crispation sur les "avantages acquis" d'un côté et de l'autre une prétendue "refondation sociale" plutôt destructrice et véritable déconstruction sociale du programme de la résistance, sans compter des tentatives pathétiques de mettre des barrières à la gratuité numérique avec des lois liberticides inapplicables (comme l'Hadopi), tout cela pour protéger des industries culturelles obsolètes au lieu de se soucier vraiment du financement de la création, des intermittents du spectacle ou de l'oeuvre d'art à l'époque de sa reproduction numérique.

Le fait que la sortie du salariat ne concerne pas tout le monde rend presque impossible de tout remettre en cause. Personne ne veut lâcher la proie pour l'ombre, on le comprend bien, mais cela rend inévitables des moments de rupture révolutionnaire capables de redistribuer les cartes, tout comme il faut un effondrement pour changer les règles de la finance mondiale ou des catastrophes naturelles pour intégrer la contrainte écologique dans nos régulations (les régulations s'imposent de l'extérieur, après-coup et non pas immédiatement, se réglant ensuite sur le résultat par des normes, des quotas, des interdictions, des incitations, des taxes plutôt qu'en misant sur l'intention subjective et la bonne volonté des acteurs).

De même qu'on sait bien qu'une bulle immobilière doit éclater à un moment ou un autre malgré les optimistes qui temporisent (comme le dollar est actuellement surévalué et ne pourra éviter sa dévaluation), il ne fait aucun doute qu'une économie ne peut continuer durablement à précariser sa population (ni à multiplier bulles et krachs). Les excès des classes dirigeantes et de la spéculation financière, emportées par un rapport de force trop favorable aux actionnaires et rentiers, sont devenus intolérables et dénoncés par tous. Comme à chaque crise inaugurant un nouveau cycle de Kondratieff, un nécessaire rééquilibrage est en train de s'opérer en faveur des actifs et de la nouvelle génération montante. Si le patronat a besoin sans conteste de flexibilité et de contrats par projet, les salariés ont besoin d'autant plus de protections. La flexibilité sans sécurité renforcée n'a aucun avenir même si le patronat rechigne à en payer le prix, de même qu'il ne voit pas pourquoi il paierait pour toutes les autres "externalités" (infrastructures, formation, santé) dont il tire pourtant profit. Réciproquement, les syndicats de salariés ne voient pas pourquoi leur statut devrait changer et s'adapter aux nouvelles forces productives, ni pourquoi ils devraient tenir compte des travailleurs autonomes (jusqu'à ce que les auto-entrepreneurs les y obligent!). Il y a véritablement un double aveuglement (double blind!) qui ne présage rien de bon.

Il faut en avertir, dans l'incrédulité générale et l'incompréhension des transformations en cours, la situation actuelle est ouverte à toutes les démagogies de droite comme de gauche, volontaristes et autoritaires, avec la prétention de restaurer un ordre antérieur par le protectionnisme, la discipline, la surveillance, la xénophobie et même la guerre sans doute, au bout d'une montée des antagonismes qui est une autre sorte de bulle et de panique collective à laquelle on ne voudrait plus croire, hélas. Le temps de l'histoire est celui de l'après-coup où l'on comprend trop tard qu'on s'était trompé, à quel point notre aveuglement pouvait être grand et notre exubérance irrationnelle devant un champ de ruines...

Le temps de l'histoire c'est le temps où le sens reste suspendu, où la vérité est indécise, où il faut choisir son camp sans avoir toutes les cartes en main, où le point final n'a pas encore été mis. Si l'on doit connaître une fin de l'histoire et du temps de l'ignorance, ce serait de passer de l'histoire subie à l'histoire conçue nous dit Hegel. C'est effectivement ce qui a donné naissance aux idéologies et aux utopies se projetant dans un avenir radieux mais se confrontant à leurs oppositions entre elles comme à leurs contradictions internes dans leur idéalisation d'un "homme nouveau" conformé imaginairement à nos désirs alors qu'il n'y a d'histoire conçue qu'à prendre conscience de soi dans ses limites, à partir de l'homme tel qu'il est, avec la part du négatif et dans un monde fragile dont nous sommes devenus responsables. Ce n'est plus valeur contre valeur. Il ne peut être question de dessiner un avenir aux couleurs de nos rêves mais, bien au contraire, de réduire la casse et faire de nécessité loi. Il n'y a pas d'autre liberté, qui ne saurait être de l'ordre du caprice mais de l'épreuve de vérité. Nous devrons oeuvrer à ce qui doit être, à ce qu'on est contraint de faire, ce qui est une bonne définition de l'écologie. C'est l'enjeu de notre temps et celui pour lequel le temps nous est compté, mais ce n'est pas gagné d'avance, on le sait bien. Il y a du travail ! et absolument aucune garantie que nous ayons un avenir. C'est bien pour cela que nous sommes encore dans l'histoire en train de se faire (c'est pas fini!), où le temps n'en finit pas de nous manquer...

source : Jean Zin

10.12.09

Une spiritualité de l’altérité

A première lecture, ce qui suit risque de paraître assez obscur. Si cependant on se laisse moins rebuter par cette difficulté qu’attirer par ce que l’on commence de comprendre, on en fera une deuxième et une troisième lecture ; les choses s’éclaireront alors et l’on pourra aborder l’un ou l’autre document du site.

L’esprit de la spiritualité de l’altérité, c’est ce qui permet à une conscience humaine de s’accomplir dans la dilection pour les autres consciences. Cette altérité positive est son fondement et sa fonction première, mais elle irradie vers la totalité des êtres et des choses, et elle associe toutes les capacités de la conscience de sentir, d’imaginer, de penser par intuition et réflexion, d’agir. C’est ainsi qu’elle donne de s’intéresser à toutes les formes de connaissance et d’action : aux arts et aux sciences, aux philosophies et aux théologies, aux activités sociales, politiques, culturelles…, en cherchant à les faire concerter en table ronde afin d’avancer dans la découverte du réel. Et cette recherche est mue, non par un désir de posséder et dominer le monde, mais d’y communier.

Parce qu’elle est fondée en raison, la spiritualité de l’altérité démythise les religions, et d’abord le christianisme, au nom de la vérité de l’être. C’est là un de ses soucis premiers ; si en effet elle reconnaît dans l’Evangile une intuition identique à celle que lui procure sa réflexion philosophique, elle l’y trouve associée à une mythologie qui l’obscurcit. Elle récuse l’élection, la révélation et l’incarnation parce qu’elles contredisent l’universalité de cette intuition. Pour elle, il n’y a pas de Jésus Christ, Fils d’un Dieu trinitaire, Rédempteur… Il n’y a que Yeshoua de Natsèrèt dont, il y a deux mille ans, la pensée intuitive a découvert en la vivant le secret dernier de l’être et fondé l’humanisme de l’autre. Et le message de Yeshoua a effacé son personnage : il ne nous reste plus que l’esprit d’Aimer qui l’a inspiré et qui inspire toutes celles et ceux qui veulent bien L’accueillir. L’esprit d’Aimer n’est ni de Kaïlash, ni de Jérusalem, ni de Rome, ni de Constantinople, ni de La Mecque…, ni du ciel ni de la terre, pas plus qu’il n’est attaché à un hier ou à un demain. En l’espace infini, son centre est partout et sa circonférence nulle part, comme en l’éternel il est de tous les temps. Il est près de chaque conscience, près de chaque être fini, présentissime. Dieu est mort, vive Aimer.

La spiritualité de l’altérité est une spiritualité du Don. Elle fait que l’on cherche à donner, non pour sa satisfaction, mais pour les autres, sachant que c’est ainsi que l’on répond à son propre désir essentiel, mais qu’on ne peut le faire qu’en s’oubliant. Tel est son paradoxe : c’est en se désintéressant de soi-même et de son désintéressement lui-même que l’on sert son intérêt essentiel. L’autre est son salut lorsqu’il n’est plus perçu ni traité comme un moyen de salut mais que l’on ne s’intéresse à lui que pour lui-même. Celle, celui qui accueille la spiritualité de l’altérité vit de sa sollicitude pour tout être. Elle, il trouve sa joie en se réjouissant de l’autre et invite toute conscience à la partager, dans sa certitude que la joie du Don est l’objet du désir infini caché au secret de toute conscience.

La spiritualité de l’altérité ne se préoccupe pas de soi, toute tendue qu’elle est vers l’autre. Elle ne s’appartient pas, elle n’appartient à personne. Les pensées qu’elle propose sont à la disposition de tous car nul ne peut se les approprier ; celles et ceux qui les expriment entrent dans l’anonymat. Ce désintéressement du Don est-il possible ? La Rochefoucauld en doutait : « Les vertus se jettent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer et l’humilité est un artifice de l’orgueil qui s’abaisse pour s’élever. » Nietzsche également : «Votre amour du prochain n’est que votre mauvais amour de vous-même. » Il n’est pas possible à une conscience humaine, nécessairement centrée sur elle-même, de se centrer sur l’autre. Certes, mais le Don infini de l’Autre qu’elle accueille lui en donne la capacité. Ainsi peut-on comprendre la parole de Yeshoua : « ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu », à condition de dissoudre la vieille image du dieu tout-puissant dans sa substance, l’agapè, la dilection, la sollicitude pour tout être fini.

La spiritualité de l’altérité est en effet fondée sur une vision de l’être comme altérité positive, sur un raisonnement dont le point de départ est la prise en compte de l’infinitude du réel, de l’infini de l’espace dont on ne peut dire qu’il puisse s’arrêter dans quelque direction qu’on l’envisage, de l’éternité du temps dont on ne peut imaginer qu’il ait pu commencer. L’infinitude du réel matériel, du temps et de l’espace, apparaît comme l’expression de l’infinitude d’un être infini. Mais si cet être est infini, il ne peut exister d’autre infini ni de néant, et les êtres finis ne peuvent exister que par participation à son être. Et l’existence des êtres finis ne peut résulter d’un désir de possession et de domination en l’être infini puisqu’il est tout. L’infini ne peut vouloir de l’autre que par pure altérité positive en faisant place en lui à des êtres qui participent à son être.

Malgré sa cohérence, cet enchaînement logique visant à justifier l’intuition de l’être comme altérité positive n’est pas facilement accessible ; sinon il aurait été depuis longtemps adopté et présenté par nos philosophes. Sans doute faut-il pour l’accepter avoir déjà accueilli l’intuition qu’il développe, avoir fait l’expérience de la vie qu’il justifie rationnellement. Pour acquérir les oreilles qui l’entendent, il faut avoir commencé de pratiquer la vérité qu’il dévoile. Alors peu à peu se déploie pour la conscience la munificence de l’être en l’immanence d’Aimer. Si cependant elle est abordée comme une pure hypothèse, l’idée de l’altérité positive de l’être se conforte dans sa conviction en constatant sa fécondité pour le développement de la pensée et de l’action, en politique comme en éthique, en philosophie comme en théologie, en art comme en science…

La raison de vivre inaliénable d’une conscience qui a reconnu Aimer, c’est de le connaître et de le faire connaître. Une conscience qui aime de l’amour d’Aimer éprouve en effet l’évidence que là est le bonheur des autres, et elle tente d’allumer et de nourrir ce feu en toutes les consciences pour leur accomplissement.

Source: http://blacklynx.unblog.fr/