19.4.06

Le prix de la gratuité

Pour l'éducation, comme pour la santé, et même pour la musique, et pour beaucoup de services qui sont au coeur du contrat social à la française, la gratuité fait recette. Les bénéficiaires de prestations toujours plus riches en fonctionnalités au moindre prix sont toujours plus nombreux. Et certains rêvent même d'un monde où tout serait gratuit.

Pourtant, se faire prendre dans la dynamique des prix mondialisés (« China price ») est devenu une épreuve redoutable pour de très nombreux producteurs occidentaux qui ont perdu leur capacité à « faire les prix » (« pricing power »). Or, aujourd'hui, tout le monde doit s'aligner sur le moins-disant planétaire, parce que le moteur et les sources de renouveau de l'économie sont passés ailleurs, d'autant plus que la créativité ne paie plus ou très peu, car les rentes d'innovation ont des durées de plus en plus brèves. En même temps, l'espace du luxe ne s'est jamais mieux porté. Nous sommes entrés dans un étrange paradoxe où ce qui coûte cher à produire ne vaut plus rien (ou presque) et où ce qui ne coûte rien à produire se paie aujourd'hui très cher eu égard à sa valeur intrinsèque.

La gratuité relative de nombre de prestations de première nécessité est la grande conquête sociale du XXe siècle, en particulier parce que la santé gratuite nous a donné (en tendanciel) accès à l'éternité. Et, dans l'inconscient (comme dans le conscient) collectif, la vie devrait être gratuite. C'est le prix qui est choquant et qui dérange, car nous avons déconnecté le « coût » et le « prix ».

On tente bien de réintroduire des tickets modérateurs. Mais des arrêts récents confirment la gratuité ou le très bas prix de ces prestations. Pas question de faire une sélection par l'argent, même sur des sommes infimes. Pourtant, il y a des moments où il faudrait tout reprendre à la base et repenser les fondements économiques du contrat social pour qu'il reste viable dans un monde où la production et la valeur ajoutée sont passées ailleurs.

Dans un pays où la dépense publique atteint 55 % du PIB, cela laisse un champ énorme à des prestations publiques (santé, éducation, sécurité, etc.) qui constituent une formidable économie dérivée de l'économie marchande et qui sont de plus en plus démonétarisées (carte Vitale) et très souvent défiscalisées (pas de TVA sur leurs prestations, ni de taxes locales), avec de moindres charges sociales. Or l'idée que la gratuité puisse avoir un coût ou un prix est contre-intuitive, car la culture de la socialisation est très fortement ancrée dans nos têtes, même si Milton Friedman nous avertit qu'il faut, tôt ou tard, passer à la caisse (« there is no such thing as a free lunch »).

La gratuité joue ainsi un rôle social majeur : quand on ne peut pas donner d'espèces sonnantes et trébuchantes, on accorde la gratuité. Dans nombre de cas, c'est une planche de salut. Dans beaucoup d'autres, c'est un simple effet d'aubaine. Ce faisant, le « prix de la gratuité » étouffe tout autour de lui. Et là où elle passe, l'herbe des activités marchandes ne repousse pas, sauf si les prestations gratuites sont par trop défaillantes. Or il peut exister, surtout dans le monde actuel, des façons beaucoup plus efficaces et intelligentes de produire les mêmes services.
Il s'agit, en fait, d'un élément très fort de l'« offre politique » sous la forme du « toujours plus de gratuité ». Le drame, c'est qu'elle apparaît vraiment comme un don du ciel, la gratuité. C'est l'effet d'aubaine garanti. En même temps, c'est la sclérose assurée du corps social et de l'économie comme dans les pays de l'Est de l'Europe qui étaient parvenus à un état (plus ou moins) parfait d'inefficacité pathétique jusqu'à la faillite finale. Dans ce contexte, tout ce qui est différé pour nous-mêmes (ou pour nos petits-enfants) dans l'endettement du pays donne l'impression que si l'on est malin on pourra y échapper.

Ce faisant, au fil des dernières décennies, nous avons ouvert très largement l'accès aux services publics gratuits en donnant un formidable droit de tirage à un nombre croissant de bénéficiaires (la santé avec la CMU, l'accès à la propriété pour tous, le bac à 80 % d'une classe d'âge, etc.). Or, ne pouvant plus compter sur la planche à billets, nous faisons de la cavalerie. Et, de plus en plus, nous « débloquons des crédits à crédit » sans nous rendre compte à quel point nous sommes « socialisés à crédit ». La prise de conscience, récente, des bornes à l'endettement public oblige à s'interroger sur les limites de la « promesse de service public » (ainsi les hésitations récentes dans la bouche des ministres sur les dettes et sur les engagements de l'Etat : 1.000 milliards d'euros, 2.000, 2.500 !).

La gratuité, c'est la revanche du collectif sur le marché. C'est aussi la fracture entre deux mondes : celui des échanges monétaires et celui des prestations sans échange d'argent. Il n'y a plus de segmentation du marché par le prix dans l'utopie d'un monde sans argent.
Pourtant, il serait bien préférable de solvabiliser le client et de lui laisser le libre choix entre plusieurs prestataires et types de prestations, comme l'ont fait les parlementaires britanniques en janvier 2005 en décidant qu'à partir de 2007 les étudiants anglais payeraient au moins 4.500 euros par an pour suivre leurs études universitaires (avec des bourses et des prêts), considérant que l'on n'allait pas demander à leurs futurs petits-enfants de payer l'éducation de leurs grands-parents.

Tôt ou tard, les impératifs de compétitivité qui s'appliquent à l'économie marchande avec des gains de productivité de 4 % à 8 % par an finiront par s'imposer à l'économie non marchande, qui, sinon, s'effondrera sous son propre poids dans une économie exsangue.

source: JEAN RUFFAT - Les Echos du 19 avril 2006

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