21.3.06

Apologie du mauvais goût

Je me méfie des « élégants ». Il y aura toujours un autre pour les trouver kitsch!

Il paraît que le mot vient d'un verbe 'allemand - kitschen, rénover, revendre du vieux - mais moi, j'ai fait espagnol en deuxième langue, c'est malin. Il est vrai que déjà à l'époque, je n'aimais pas beaucoup l'allemand et ses sons gutturaux. Et j'avais une méfiance instinctive à l'égard de gens capables de porter des chaussettes de tennis blanches avec des sandales dans les campings du Var, ou de virer au rouge écrevisse sur les plages des Baléares.

Pour être plus précis, les origines du kitsch seraient bavaroises. Aussitôt, on imagine des fêtes à la bière, des chansons paillardes, des hommes aux fessiers moulés dans des shorts en peau, des femmes blondes avec des tresses, des grandes claques dans le dos et on se dit qu'une telle origine est probable. Mais j'ai tort, évidemment, d'accabler nos amis germaniques. Car si j'entends être parfaitement honnête, je dois reconnaître que le mauvais goût est la chose la mieux partagée du monde et que nous, Français, ne sommes guère en reste dès qu'il s'agit d'extravagance vestimentaire, de styles discutables, d'usages hétéroclites ou d'habitudes sociales légèrement déphasées. Que je sache, Yvette Horner, avec ses ritournelles à l'accordéon, ses lèvres en sang, ses joues tartinées de fard, ses cheveux massacrés par un Belle Color bon marché, et ses robes à froufrous siglées Jean-Paul Gaultier, est bien française. Cela ne l'empêche pas, avouons-le, de flirter avec une certaine vulgarité. Du coup, s'impose la nécessité de définir plus rigoureusement le kitsch. Le Larousse, qui pesait si lourd dans nos enfances, n'est pas particulièrement explicite ni disert: « Se dit d'un objet, d'un décor, d'une oeuvre d'art dont le mauvais goût, voulu ou non, réjouit les uns, rebute les autres. »

Il convient toutefois de s'arrêter quelques instants sur cette définition qui peut sembler, de prime abord, un peu sommaire. Ce qui est intéressant, c'est le « voulu ou non ». On comprend que, pour certains, le kitsch est une démarche esthétique consciente. Ils iraient, intentionnellement, vers le pompier. Il y aurait quelque chose de délibéré dans leur goût pour un certain baroque. Oui, ce serait du dernier chic de priser l'apparente laideur, ce serait tendance d'aimer le rétro, raffiné de se toquer pour l'in-élégance. Les bobos, par exemple, qui nous expliquent raffoler d'art meringué, de mobilier clinquant et de fringues importables, ne seraient, en réalité, que de malicieux adeptes du contre-pied et les dépositaires officiels de la Uranchitude. En se parant de bad taste, ils démontreraient avec éclat qu'ils sont au-dessus du vulgum pecus qui s'habille de bleu et gris, achète des meubles chez Habitat plutôt que dans des brocantes du Limousin, regarde les films de Truffaut à la télé au lieu de se ruer à la Cinémathèque pour une rétrospective Russ Meyer. Mais si, ...vous savez, Russ Meyer, ce petit homme libidineux qui n'aime les femmes que gonflées à l'hélium et maquillées comme des voitures volées. Hélas, pour beaucoup, le goût du kitsch serait involontaire. Là, bien entendu, dès que notre voisin s'enflamme, sans se rendre compte, pour des chemises bariolées, des commodes en faux Louis XV ornées de plaqué or, et les croûtes infâmes qu'on refourgue aux touristes crédules à Montmartre, on baisse pudiquement les yeux, on avise ses chaussures, vaguement embarrassé, on se racle la gorge, on cherche dans l'affolement un autre sujet de discussion. Le pauvre, ne comprend-il pas qu'il est grotesque, qu'il se ridiculise et que son inclination pour le moche n'est tout simplement pas supportable ?

Oui, il y a ceux qui savent ce qu'ils font et ceux qui ne le savent pas. D'un côté et de l'autre, les mots n'ont pas le même sens. Dans l'explication du Larousse, il est une autre dimension à laquelle il faut s'intéresser: « réjouit les uns, rebute les autres ». Ce qui signifie qu'il en est du kitsch comme de toute forme d'art: on s'y retrouve ou on y est étranger. Avec toutefois, semble-t-il, un degré supplémentaire. Comme si on devait soit adorer, soit abominer. Pas de sentiments tièdes, pas de jugements balancés, pas de propos mesurés. Non, on porte aux nues ou on voue aux gémonies. On encense ou on conspue. Et le kitsch est clivant, comme disent les sondeurs. Il range les gens dans des camps bien déterminés, tranchés, sans recouvrement possible. Mais ce qui est heureux, c'est que ce découpage ne s'opère pas selon les critères traditionnels: sexe, âge, CSP, préférence politique, localisation. On peut être de gauche et raffoler des chansons de Didier Barbelivien. Pas besoin d'habiter la Somme pour porter des cols pelle à tarte, chers à Claude François. On a vu des hétéros reprendre en choeur les tubes de Chantal Goya, des adolescents chanter Come prima chez Pascal Sevran, et des chefs d'entreprise évoquer, avec des trémolos, leur passion pour Casimir. Mais, dans tous les cas, les pour et les contre sont des irréductibles. Les pro-kitsch vomissent les coincés d'en face. Les anti-kitsch se vantent de n'être pas ringards. Les batailles sont homériques. L 'attrait pour l'inesthétique peut être également un acte de résistance de ceux qui se veulent à contre-courant. On aime le baroque pour ne pas ressembler aux autres, on a le sentiment vertigineux de ne pas suivre la masse, on se croit transgressif et provocant. Il y a de l'ivresse à vénérer le disgracieux, quand les humains sont engagés dans une course effrénée à la beauté.

Le problème, c'est que tout ceci n'est pas nouveau. Le goût pour le kitsch ne date pas d'hier, il a la peau dure. A ceci, une raison fort simple: tout autant qu'on se préoccupe de suivre la mode, on s'ingénie à se pâmer pour ce qui est démodé. Dans les années 70, on portait des pantalons patte d'éléphant pour faire comme tout le monde. Dans les années 80, on détruisait les photos compromettantes qui nous montraient accoutrés de la sorte. Dans les années 90, on avait l'impression que la génération suivante nous avait chipé nos frusques, tandis que les magazines de mode criaient au génie. Par ailleurs, la laideur elle-même est intemporelle. Chaque époque secrète son lot de mocheté. C'est facile de dénicher quelque chose de tarte et de s'en emparer. Vraiment, cela exige peu d'efforts de céder à la vulgarité: nous sommes cernés.

Tout de même, on aura une pensée émue pour ceux qui vouent leur existence à la collection des boîtes de camembert, pour les icônes des années 50 qui se teignent les cheveux en rouge et traient les vaches dans les fermes de Vizan devant les caméras de télévision, pour les coureurs de vide-greniers qui raffolent des lustres où pendent de faux diamants, pour les amateurs de dorures en tous genres, pour les fanatiques de puzzles accrochés au mur du salon et représentant un lagon abrité par un palmier, pour les folles des napperons et les toqués du macramé, pour les tatoués fiers de leur Alfa Roméo, dont le volant est recouvert de fourrure et le pare-brise orné d'un « Ginette » énamouré. Ceux-là sont les vrais apôtres du kitsch, tout entiers dévolus à leur religion, les hérauts du toc et des paillettes, du clinquant et du scintillant. Ils sont des poètes à leur manière, touchants, attendrissants, souvent plus vrais que ceux qui ne se préoccupent que de plaire. Ils ont notre affection. Au fond, nous sommes peut-être un peu jaloux de leur insolence et de leur liberté.

source: Philippe Besson - Enjeux Les Echos N°222 Mars 2006

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