24.8.07

« sorties du corps »

La revue américaine « Science » publie deux expériences extraordinaires où les patients ont l'impression de voir leur corps de l'extérieur.

Deux chercheurs suédois et suisse publient simultanément dans la revue Science les résultats d'expériences de réalité virtuelle, entre neurobiologie et jeux vidéo, qui devraient avoir un grand retentissement. Henrik Ehrsson de l'Institut Karolinska à Stockholm et Olaf Blanke de l'École polytechnique fédérale de Lausanne sont parvenus à reproduire en chambre, les expériences anecdotiques de « sortie du corps » que des patients en arrêt cardiaque, ou des opérés, disent depuis longtemps avoir vécu. Les deux chercheurs ont expliqué leurs expériences hier lors d'une conférence de presse à l'University College de Londres.

Depuis la fin du XIXe siècle, les philosophes se demandent ce qu'est notre conscience de soi. Comment savons-nous que nous sommes à l'intérieur de notre propre corps ? Bien sûr le toucher, la vision, les mouvements jouent un rôle dans l'élaboration de cette fonction si importante. Mais dans certaines maladies du cerveau, des patients ont décrit aux neurologues des hallucinations de sortie, de vision d'un corps flottant, ou de négligence soudaine de certains membres, qui sont même parfois perçus comme étrangers à soi. Voir son propre corps depuis un lieu extérieur ne serait donc pas aussi farfelu ou hallucinatoire que l'ont cru jusqu'ici les spécialistes. En tout cas le cerveau serait capable de créer cette illusion.

Le Dr Ehrsson a installé dans une pièce fermée, un des douze sujets volontaires filmés à distance par deux caméras vidéo placées deux mètres derrière la chaise où il est assis. Un dispositif visuel du même type que ceux utilisés pour les jeux vidéo permet au sujet de voir les images en 3 dimensions et en haute définition envoyées par les caméras.

Illusion parfaite
L'utilisation de deux caméras permet une projection en stéréo qui reproduit l'impression de relief. Ainsi le sujet se voit de dos, comme le verrait un observateur à distance. L'expérimentateur placé à côté du sujet, touche simultanément avec une baguette de plastique, la poitrine du sujet et dirige l'autre vers la caméra. Voyant la baguette se diriger vers son corps virtuel et sentant l'extrémité de la baguette le toucher, le sujet a alors la sensation, la certitude que c'est bien son corps devant lui ! L'illusion est parfaite, elle est basée sur le déséquilibre entre les informations visuelle et tactile ressenti par le cerveau.

Le Pr Olaf Blanke a élaboré un système presque identique. Là encore le sujet volontaire se voit de dos, filmé 2 m en arrière par un système de caméras dont les images sont envoyées dans un masque 3D adapté sur les yeux du sujet. L'expérimentateur gratte le dos du participant, qui « voit » en avant de lui son double virtuel dont le dos est gratté. Immédiatement après, les yeux bandés, le sujet est déplacé en arrière. On lui demande de retrouver la position initiale : il désigne toujours alors une position plus en avant, à mi-chemin entre sa position réelle et celle du sujet virtuel vu dans les lunettes 3D. Une seconde expérience avec des mannequins ou des objets virtuels présentés dans les lunettes vidéo ne donne pas ce type d'illusion au sujet volontaire. Il faut que le vrai corps humain soit en jeu pour que cette « sortie » soit possible.

« C'est bien que nous interférions, que nous créions un conflit multisensoriel qui trompe certaines aires temporales du cortex cérébral », estime le Pr Blanke. Et les NDE (near death experiences, ou expériences de mort imminente en français) vécues par des sujets en arrêt cardiaque ? Le cerveau créerait, trompé par des stimuli sensoriels contradictoires, un « corps rêvé, halluciné ».

« Ils ne vous le diront pas tous, mais des astronautes lors de séjours en microgravité ont vécu de telles expériences de sortie du corps », révèle le Pr Blanke. « Les maladies ou les dysfonctionnements du cerveau où l'interprétation des signaux venus du corps est erronée peuvent expliquer certains cas cliniques de sensation de sortie du corps, » confirme le Dr Ehrsson.

La Nasa a actuellement un projet de pilotage sur la terre, grâce à un dispositif visuel de ce type, d'un robot qui serait installé sur la Lune et commandé à distance. Les régions du cerveau impliquées doivent être les mêmes que celles de la conscience du corps, estimaient hier les deux chercheurs. De même les expériences de téléchirurgie à distance utilisant un bras robotisé piloté dans un bloc opératoire à des centaines de kilomètres par un chirurgien devant un écran, feront appel à l'avenir aux données de ces expériences. Et les patients neurologiques ayant des hallucinations de sortie du corps pourront aussi bénéficier de ce type d'étude de réalité virtuelle. Le travail ne fait que commencer...

Source : Le Figaro

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