16.10.08

La fin du capitalisme, vraiment ?

La situation est grave et c'est loin d'être fini mais il faut d'autant plus raison garder : toute réussite dépend de la justesse de l'analyse. Suite à l'avalanche d'articles qui annoncent la fin du capitalisme, l'interview d'Immanuel Wallerstein dans Le Monde du 11 octobre, titré justement "Le capitalisme touche à sa fin", me fournit l'occasion de préciser brièvement pourquoi il ne faut pas faire preuve de trop de précipitation en l'affaire, ni prendre un peu trop ses désirs pour la réalité...

J'aime beaucoup Immanuel Wallerstein, qui n'est pas responsable du titre sans doute et avec qui je partage le souci du temps long (Braudel) ainsi que des cycles mais là, il se pourrait qu'il se laisse emporter par le court terme. Si je suis d'accord avec lui que nous sortons du capitalisme, il ne me semble pas que cela puisse être de façon aussi immédiate que certains se l'imaginent, dans un lendemain de crise. D'ailleurs comparer notre moment historique avec la fin du féodalisme qui a pris plus de 2 siècles, voilà qui n'a rien à voir avec les 30 prochaines années, même si on peut admettre que l'histoire s'accélère. On serait plutôt dans un cycle libéralisme -> totalitarisme -> socialdémocratie -> néolibéralisme -> antilibéralisme ou écologie ?

De plus, de façon assez orthodoxe d'ailleurs d'un point de vue marxiste, Wallerstein semble prédire la fin du capitalisme par épuisement des capacités de profit (baisse tendancielle du taux de profit), alors que les cycles démontrent que ça repart toujours : Kondratieff, cité par Wallerstein, a été justement envoyé en Sibérie parce qu'il ne voyait dans 1929 qu'une crise cyclique du système et non pas son effondrement final ! Pour moi, comme pour Gorz, la sortie du capitalisme est plutôt liée à l'économie immatérielle, ce qui est tout autre chose, transformant complètement le travail (c'est le travail qui devient immatériel plus que les produits) et se situant dans un temps long qui n'implique pas l'effondrement immédiat du capitalisme industriel mais seulement son déclin relatif, très loin de pouvoir dire qu'il touche à sa fin...

Il ne s'agit pas de ce qu'on peut souhaiter mais de la réalité internationale. Ceci dit il y en a d'autres qui fustigent ces déclarations prophétiques mais qui s'imaginent qu'il n'y a eu qu'un incident technique mal géré et que presque rien ne changera, ce qui est tout aussi idiot ! C'est entre ces deux extrêmes qu'il faudrait se tenir. Je pense qu'il y aura une récession (relativement courte espérons le, pas si sûr) mais aussi des révolutions sans doute, un renversement du rapport de force entre capital et travail, une refondation de nos institutions au moins, avec l'émergence d'une économie immatérielle hors salariat, le déclin du dollar roi et de l'hégémonie américaine enfin, une nouvelle "Grande Transformation" (Polanyi), un capitalisme plus régulé donc mais pas encore sa fin.

A noter que Wallerstein imagine que les USA pourraient être le lieu où le conflit sera le plus aigu puisqu'il pense possible une révolte armée ! Hypothèse audacieuse et bien peu probable mais si la révolution américaine était alors victorieuse cela leur redonnerait sans doute un rôle de leadership, il faut donc être prudent quand on parle de la fin de l'Empire américain dont commence seulement le déclin, sous la forme actuelle.

A plus forte raison pour le capitalisme mondial qui a encore de beaux jours devant lui, même s'il devra être mieux encadré comme au temps des 30 glorieuses et s'intégrer dans une économie mixte (ou économie plurielle). Il dépend beaucoup de nous d'accélérer son déclin, mais cela ne se fera pas tout seul, ni ne nous tombera tout cuit dans le bec. Il ne suffira pas de tout nationaliser sans rien changer au système ni laisser de place au travail autonome de plus en plus répandu pourtant. Il ne sert à rien de se faire des illusions quand, ce qu'il faut, c'est profiter des opportunités historiques ouvertes par la crise pour donner forme à un système alternatif qui ne se construira pas en un jour ! Plutôt que d'attendre un miracle il faut s'y mettre dès maintenant à partir du local et de villes franches protégées de la mondialisation marchande par des monnaies locales, entre autres (voir La reconstruction du monde). La crise peut faire qu'on soit obligé de s'y mettre (comme en Argentine) et réclamer un revenu garanti pour tous afin d'éviter un effondrement général de la demande et de toute l'économie mais il ne faut pas s'imaginer en avoir fini pour toujours avec le capitalisme...

La crise la plus récente similaire à celle d'aujourd'hui est l'effondrement du système féodal en Europe, entre les milieux du XVe et du XVIe siècle, et son remplacement par le système capitaliste. Cette période, qui culmine avec les guerres de religion, voit s'effondrer l'emprise des autorités royales, seigneuriales et religieuses sur les plus riches communautés paysannes et sur les villes. C'est là que se construisent, par tâtonnements successifs et de façon inconsciente, des solutions inattendues dont le succès finira par "faire système" en s'étendant peu à peu, sous la forme du capitalisme.

En attendant, les conséquences politiques de la crise actuelle seront énormes, dans la mesure où les maîtres du système vont tenter de trouver des boucs émissaires à l'effondrement de leur hégémonie. Je pense que la moitié du peuple américain n'acceptera pas ce qui est en train de se passer. Les conflits internes vont donc s'exacerber aux Etats-Unis, qui sont en passe de devenir le pays du monde le plus instable politiquement. Et n'oubliez pas que nous, les Américains, nous sommes tous armés... (Immanuel Wallerstein)



Source : Jean Zin

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