2.9.08

Ça va pas le faire

Il est bien pratique ce verbe «faire». Comme tous les mots vagues, il est souple et son usage évolue saison après saison. «Ça l’fait» fut, il y a quelques années, une manière de renouveler les expressions devenues ringardes du genre «ça gaze», «ça marche», «ça roule (ma poule)», «ça baigne»… Le faire : vieilles réminiscences de l’argot des fiacres puis des typographes. «Ça fait la rue Michel» signifiait «ça fait le compte» parce qu’une rue du quartier des imprimeurs à Paris était dénommée rue Michel-le -Comte. En revanche, «je crois que ça va pas l’faire» est une vraie fin de non-recevoir. Plus forte que le «je crois que ça va pas être possible» de Zebda. Une litote pour dire «va mourir», en quelque sorte.

En cette rentrée, on l’entend beaucoup. Les Français qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts, en recevant leur feuille d’imposition se la répètent. Effondrés.

Certains (jeunes) diplomates, en observant ce qui se passe en Géorgie après la signature de l’accord entre Sarkozy et Medvedev, la murmurent à la veille du Conseil européen exceptionnel de lundi.

Même soupir, même litote à La Rochelle ce week-end : «xxx, ça va pas le faire» (remplacez les XXX par, au choix, Ségolène, Bertrand, Pierre, Martine…).

Bonne nouvelle pour le verbe faire, il sert aussi à tresser des lauriers. Ainsi dansle Pointqui clame, cette semaine, que depuis qu’il s’agite sur la scène internationale, «Sarkozy fait président».

Une phrase affirmant qu’il a désormais vraiment l’air d’en être un. Fais pas ton président, a-t-on envie de lui lancer (au risque de l’entendre rétorquer, selon sa rhétorique habituelle et légèrement agaçante «qu’est-ce qu’on m’aurait dit, qu’est-ce que j’aurais pas entendu, si je ne l’avais pas fait… Hein, c’est plus facile de faire un édito dans Libération que de faire la paix en Géorgie». Faire la paix… vraiment ? Ce genre de paix, ça le fait pas, non ?).

Les plus jeunes disent «se la jouer» pour exprimer ça. Ils disent «il s’la joue président». Autre façon de dire qu’il en fait trop. Qu’il en fait des tonnes.

Trop prise de tête, ces emplois du verbe faire ? Jetons alors un coup d’œil sur la rentrée littéraire. Là il est beaucoup question de faire l’amour, pas la guerre. «Est-ce qu’on peut ne pas baiser ? (…) Est-ce qu’on peut juste faire l’amour ?» demande la narratrice du dernier Christine Angot à son compagnon Bruno.

Il est aussi beaucoup question de ce faire-là dans le récit de Catherine Millet. Quoique dans ce cas il est surtout question de corps qui se frottent et s’entremêlent. Une autre écrivaine, en privé, parle couramment de «faire du sexe». Une autre encore réduit même ça au néologisme «sexer». Le faire - et le savoir-faire - disparaît alors. La question «on le fait ?» devient sans objet. Ça ne le fait pas. C’est fait.


source : DIDIER POURQUERY - Libération 30 Août 2008

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